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Ce Que Nous Savons Des Résidus De Pesticides Dans L’eau Du Robinet De Milliers De Municipalités (et des incertitudes quant à leur toxicité).

L’analyse des données sur la qualité de l’eau du robinet en France révèle un phénomène d’ampleur, qui confronte les autorités sanitaires à un manque de connaissance sur la toxicité de certaines molécules issues des pesticides.

« Les effets sanitaires à long terme d’une exposition à de faibles doses de pesticides sont difficiles à évaluer », note le ministère de la Santé. Et cette incertitude pèse d’autant plus lourdement sur un type de substance en particulier : les métabolites. Ce sont des molécules issues de la dégradation des pesticides une fois répandus. Le glyphosate devient de l’Ampa ; la chloridazone se transforme en chloridazone desphényl… À partir de combien de microgrammes (μg) de métabolite par litre l’eau du robinet devient-elle toxique ? Pour certaines molécules, on ne sait toujours pas, et le principe de précaution n’est pas toujours appliqué.

À l’occasion de la diffusion d’une enquête de « Complément d’Enquête », le jeudi 22 septembre sur France 2, franceinfo s’est intéressé aux données d’analyses de l’eau du robinet, entre janvier 2021 et juillet 2022. La compilation de ces données, associée à un article du Monde, révèle que les seuils de qualité environnementale fixés par la loi ont été dépassés.

D’Ajaccio à Roubaix, on ne recherche pas les mêmes molécules dans l’eau

Il existe des centaines de molécules de pesticides et donc de métabolites. Sont-elles toutes recherchées dans l’eau du robinet ? Loin de là. Sur plus de 1 000 molécules de pesticides existantes, les autorités sanitaires en ont recherché en moyenne 170 par échantillon entre janvier 2021 et juillet 2022. Mais le nombre et la liste des substances contrôlées varient d’une région à l’autre, voire d’un prélèvement à l’autre. Avec, parfois, d’immenses écarts. En Corse, par exemple, en moyenne 30 molécules sont testées par échantillon, contre 386 en Île-de-France.

Le détail par département montre des disparités encore plus grandes : 24 molécules par échantillon en Haute-Corse contre 477 dans les Hauts-de-Seine. Comment expliquer ces différences ? La liste des molécules à tester est définie localement. Elle dépend notamment de la densité de population sur le territoire desservi, des capacités des laboratoires à détecter certaines molécules, et des ressources financières des ARS pour réaliser ces analyses coûteuses.

Mais cela dépend surtout des produits phytosanitaires les plus utilisés localement. Dans une région majoritairement consacrée à la culture de la betterave, comme dans le nord de la France, les recherches porteront par exemple sur les molécules de chloridazone, un herbicide spécifique à cette culture. Là où l’on cultive principalement du maïs, comme dans l’Ouest, on recherchera surtout des molécules dérivées du S-métolachlore.

Des dépassements de seuils mesurés dans près de 9 000 communes depuis janvier 2021

Que montrent ces analyses ? Dans près de 80 % des cas, rien à signaler : les prélèvements n’ont révélé aucun dépassement en pesticides ou métabolites. Mais dans un peu plus de 20 % des échantillons, les autorités sanitaires ont constaté que la quantité d’une ou plusieurs molécules dépassait le seuil réglementaire. Une limite fixée généralement à 0,1 microgramme par litre (μg/L). Cela représente 12 281 dépassements entre janvier 2021 et juillet 2022, concernant 8 959 communes.

Les territoires français ne sont pas tous concernés de la même manière. La carte ci-dessous, qui représente le nombre de dépassements par commune, montre que le nord et l’ouest de la France sont particulièrement touchés. Les zones grises correspondent aux communes où, lorsqu’une molécule a été recherchée, aucun dépassement n’a été constaté. Les zones blanches indiquent les endroits où aucune molécule de pesticide n’a été recherchée (voir notre méthodologie en fin d’article).

Dépassements toutes molécules confondues

Nombre de dépassements du seuil de qualité, par commune

0 10 ou plus

Les métabolites du métolachlore et de la chloridazone sont les plus présents

Nombre d’échantillons avec dépassement du seuil de qualité, par molécule, pour les 10 les plus fréquentes, entre janvier 2021 et juillet 2022.

Mais dans le détail des dépassements, on ne retrouve pas les mêmes molécules. La plus fréquente est l’ESA-métolachlore, un métabolite du S-métolachlore, un herbicide utilisé pour le maïs, le tournesol ou le sorgho. Entre janvier 2021 et juillet 2022, les autorités sanitaires ont relevé 6 550 dépassements du seuil de 0,1 μg/L. En deuxième et troisième position viennent deux métabolites de la chloridazone, avec respectivement 4 125 et 2 539 dépassements.

En raison de l’usage différent des produits phytosanitaires selon les régions, la carte des produits les plus concernés est révélatrice. La chloridazone et ses métabolites dépassent le seuil surtout dans les réseaux des Hauts-de-France, de la Marne et parfois de la Normandie. Tandis que le S-métolachlore est surtout présent dans l’ouest, la vallée du Rhône et, dans une moindre mesure, le sud-ouest.

Pour certaines molécules, des dépassements mais aucune valeur sanitaire maximale

Selon les données de l’Anses, il existe 23 pesticides ou métabolites pour lesquels les autorités n’ont pas défini de valeur sanitaire maximale. Faute de connaissances scientifiques sur leur toxicité, « l’Anses peut ne pas être en mesure de fournir de Vmax », explique l’agence.

Comme le montrent les journalistes de « Complément d’Enquête », les autorités ont longtemps hésité sur la conduite à tenir face à cette incertitude. Dans une instruction de décembre 2020, la Direction générale de la santé (DGS) recommandait d’appliquer le principe de précaution dès dépassement du seuil de 0,1 μg/L. « Il est recommandé de restreindre les usages de l’eau dès que le dépassement est confirmé », écrivait-elle.

C’est la position adoptée par la ville de Chemilly-sur-Serein (Yonne), où « Complément d’Enquête » a tourné. Les échantillons ont révélé des dépassements en déséthyl-terbuméton, un métabolite sans Vmax. Et la distribution d’eau y est interdite depuis huit ans. « Comme on ne sait pas \[si c’est dangereux], par précaution, on a pris des restrictions », explique Pascale Charbois-Buffaut, responsable de l’ARS de l’Yonne.

Ce n’est pas le cas dans toutes les communes concernées. La recommandation de la DGS a été émise avant la détection massive de désphényl-chloridazone, et la découverte de nombreux dépassements. À Merlieux-et-Fouquerolles (Aisne), « Complément d’Enquête » observe des mesures inédites (en 2021) jusqu’à 12,46 μg/L. Depuis janvier 2021, les mesures y sont toujours restées au-dessus de 7 μg/L.

Si le principe de précaution était appliqué partout comme à Merlieux-et-Fouquerolles, cela reviendrait à restreindre l’usage de l’eau pour des millions de Français. Résultat : les autorités ont mis en place une « valeur sanitaire transitoire » à 3 μg/L, soit 30 fois plus que le seuil de qualité. Cette limite ne conduit pas encore à une interdiction automatique, mais elle renforce la surveillance. L’ARS Hauts-de-France a ainsi annoncé le 15 septembre la mise sous surveillance renforcée de 105 communes « en amont de mesures restrictives », précise l’agence.

Il est clair que le désphényl-chloridazone est une exception parmi ses homologues avec valeur transitoire : entre janvier 2021 et juillet 2022, on compte 134 dépassements au-dessus du nouveau seuil. Pour son cousin méthyl-désphényl-chloridazone, cela s’est produit dix fois. Et pour un autre métabolite, le Flufenacet ESA, une seule fois.

Des traces de pesticides vingt ans après leur interdiction

L’analyse des données met aussi en évidence un autre phénomène : en 2022, on mesure encore des niveaux élevés de molécules interdites depuis longtemps. C’est le cas de la chloridazone, interdite depuis le 1er janvier 2021, dont les métabolites restent détectés dans l’eau potable.

Mais c’est aussi vrai pour des substances interdites bien avant. L’atrazine, herbicide utilisé pendant quarante ans sur le maïs, est interdit depuis 2001. Mais plus de vingt ans après, ses résidus sont encore présents dans l’eau du robinet de certaines communes. Sur la seule période de janvier 2021 à juillet 2022, des valeurs supérieures au seuil de 0,1 μg/L ont été observées dans plus de 2 300 échantillons, répartis dans 878 communes. Ces dépassements restent toutefois en dessous des valeurs sanitaires maximales.

On retrouve aussi des traces de substances interdites de longue date : paraquat (interdit en 2016 dans le Médoc), diuron régulièrement détecté en Seine-et-Marne ou en Normandie… S’agit-il d’épandages après interdiction ? Difficile à dire. L’infiltration de molécules dans les sols est une science complexe. Ce qui est certain, c’est que l’environnement peut les conserver pendant des décennies.

Source : https://www.francetvinfo.fr/sante/environnement-et-sante/infographies-ce-que-l-on-sait-des-residus-de-pesticides-dans-l-eau-du-robinet